dimanche 19 février 2017

Atelier d'écriture #254 de Bric à Book | Gare aux rêves

Chaque semaine, Leiloona du blog Bric à Book organise un atelier d'écriture. Le principe : à partir d'une photo, sélectionnée une semaine à l'avance, proposer un texte au ton et genre de notre choix. De quoi éveiller notre imagination :-)


© Julien Ribot
Gare aux rêves

Vous êtes-vous déjà arrêtés un instant en gare ? Dans cette salle des pas perdus, Gare Lille Flandres, Paris Nord, Lyon ou qu’importe, toutes les gares se ressemblent, toutes les vies qui s’agitent aussi.
Sur les petits écrans annonçant les voyages, heure H, minute M, destination X, les numéros de quais défilent au compte-gouttes, lentement, contrairement à cette foule qui se presse comme des milliers de fourmis ouvrières. 
Un instant, je m’arrête, un instant j’observe tout ce monde qui vit, qui danse d’empressement, qui danse d’impatience. Valise à la main, sac de voyage pendu sur l’épaule, chaque voyageur possède son propre style. Certains attendent pour rentrer chez eux, retrouver leur famille ou leur chat. Certains attendent l’arrivée du train pour serrer dans leur bras un enfant, un amant, un mari, une épouse, un ami. 
Il y a deux lieux dans lesquelles je retrouve cette sensation de vie immense, intense : les terrasses de café l’été, les gares tout le reste de l’année.

Comme chacun ici, j’attends l’annonce de mon train, j’attends la musique connue par cœur qui m’annoncera le temps venu de rentrer chez moi. Pendant ce temps, j’observe, je me nourris de cette vie. Mon regard balaye les visages, je me surprends à penser qu’il n’y a pas meilleur lieu pour les célibataires. Pas meilleur endroit pour s’entraîner à croiser des regards, tenter un sourire, s’imaginer une aventure furtive avec l’une de ces personnes que l’on croise dont on ne connaît ni l’âge, ni le prénom, ni la destination.  Je me prête au jeu, il faut bien passer le temps, ce fichu train n’a pas l’air pressé, ou est-ce moi qui suis trop en avance ? Qu’importe. S’occuper, penser, rêver, admirer. Quatre verbes qui prennent tout leur sens une fois le regard posé sur cette silhouette au loin. De quelle couleur sont ses yeux ? Bruns, verts, gris ? Je m’approche pour mieux voir. 

Debout, accolée à un des nombreux piliers en pierre de la gare, je l’observe. Il attend, les yeux rivés sur le panneau d’affichage. Part-il ? Attend-il une femme ? Même pas peur de l’éventuelle concurrence. Tout est permis, tout est rêverie. 
Il est là, ni trop grand, ni trop petit, élégant dans son costard bleu marine, il attend. La barbe naissante, les mains viriles, les cheveux un peu hirsute. Je n’arrive pas à voir la couleur de ses yeux, si je m’approche davantage, c’est sûr il va me repérer. Un peu de discrétion !
J’analyse les traits de son visage, doux et animal à la fois… Rarement vu un homme avec un tel charme. En a-t-il conscience ?  Mes pensées s’égarent, voilà que je me mets à imaginer secrètement sa morphologie. Et elle semble parfaite. Rien dans l’excès, ni dans le manque. Sa peau a la couleur du miel. Ce que j’aime le miel ! 
L’annonce d’un train me sort de ma rêverie. Est-ce le sien ? Vais-je devoir détacher mes yeux de cet inconnu affolant ? Mais non… son regard ne sourcille pas et … s’accroche au mien. 
Quoi faire ? Respirer, oui c’est ça respirer calmement comme-ci de rien n’était. Tant pis pour les rougeurs, on dira qu’il fait chaud ! 
Je ne sais combien de temps à durer cet échange mutin et sensuel, une seconde, une minute, une heure. Ce qui est certain c’est que durant ce laps de temps, mon corps a tremblé, mon coeur, palpité. Puis nos yeux ont baissé la garde, à peine ai-je eu le temps d’apercevoir son sourire au coin des lèvres lorsqu’il a tourné la tête. Ce sourire à la fois aguicheur et mystérieux qui pourrait vouloir dire tant de choses, des pensées les plus folles au simple « moi aussi je t’ai vu ! Pas très discrète ma mignonne. ».

Nouvelle annonce de train. Toujours pas le mien. Va-t-il partir ? Va-t-il retrouver sa bien-aimée ? Il ne bouge pas, valise aux pieds. Valise aux pieds ?! C’est donc qu’il n’attend personne ! 
Je me remets à rêver, à l’observer. Je le vois sourire. Plonger son regard dans le mien, malicieux. Faire un pas pour entendre le son de sa voix ? Oui, non, je ne sais pas. Je dois faire quelque chose, après tout j’ai engagé ce petit jeu. Alors que je marche en sa direction, une tête blonde, pas plus haute que trois pommes me bouscule. Mon regard se détourne du bel inconnu pour m’attardait sur l’enfant. J’avais oublié la gare et tous ces voyageurs… 
Lorsque je relève la tête, il  n’est plus là ! Pffut ! Disparu le bel inconnu ! Comment est-ce possible ? J’ai à peine détourné les yeux. Aurai-je rêvé cet homme ? 

« Tututulu, le train à destination de Lille entrera en gare voie … ». 
Retour à la maison. Retour à la réalité. Sans avoir une dernière fois croisé le regard de cet homme carnivore.  Je marche en direction du quai, les pensées encore vagabondes. Je me retourne une dernière fois, juste … il est de nouveau dans mon champ de vision. Je ne l’avais donc pas rêvé. Cet homme existe. Tout se bouscule dans ma tête. Un mot ? Si je lui adressais un mot ? Je m’y vois déjà avec un « salut » tremblant, regrettant juste après, « ça valait bien le coup de fanfaronner pour lâcher un mot à peine audible et tremblotant ! ». 
Non, restons à la rêverie, je le regarde une dernière fois, lui souris puis monte dans le train. Je le regarde s’éloigner. 
Je ne le rattrape pas, à quoi bon, les gares sont des lieux de rêverie.

© Amandine - L'ivresse littéraire

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Un ami m'a offert ce texte, sur une pulsion pour reprendre ses mots. Je ne pouvais pas ne pas vous le partager, car sa plume est juste magnifique.

Des globes de lumière. Papillons de verre incandescents trônant dans une nuit artificielle.
Dans le noir de ce hall immense ou les rails crissent, se tordent et se meurent, on entend le monde qui fuit.
Des valises s’affolent, d’autres s’affalent, dans le tohu-bohu d’une course vers un ailleurs où d’autres lucioles de verre attendent le long des quais.
Ces flèches d’argent qui filent, des trains de métal et d’acier, bêtes curieuses qui se promènent le long de chemins balisés, t’emportent avec l’énergie mécanique de leurs moteurs rugissant.

Une voix surgit d’un haut-parleur, artificiel, glacé. Il est loin le temps des véritables bouches humaines qui t’expliquaient ton chemin. Dans ce nid bouillonnant, tu croises des étranges, des habits qui virevoltent dans le vent d’une course, des baisers ardents qui se perdent sur des lèvres palpitantes ou des cous frissonnants. Tu observes, patient, ces personnes que tu ne connaîtras jamais. Dans leurs yeux, mille destins, mille peines que tu n’oses imaginer. Tu vois les joies des retrouvailles, des familles qui débarquent avec leur marmaille. Tu sens ces odeurs de gens pressés, de gens aimés, de gens oubliés.

Un autre train se met en branle, une autre ligne de vie se met en marche. Une inconnue tend une main vers le spectre déjà fumant de cette flèche d’étain qui court vers autre part. Tu la regarde, la contemple de pied en cape. Elle ne te verra jamais, elle n’a pas d’yeux pour toi, assis sur un banc, ton livre entre les mains. Tu ne la connais pas mais dans son visage tu y vois de la peine et de l’amour. Tu lui invente une vie, un passé, un futur, un présent. Tu l’imagines te bousculant et croisant pour quelques secondes sa trajectoire. Erreur d’aiguillage et collision.

Un enfant à côté de toi cours vers un autre, le chasse comme un prédateur qui aurait appris à jouer. Ces jeux de mômes te font sourire dans cet endroit où tout va vite, où tout se bouscule. Le monde n’attend personne, surtout pas les voyageurs qui t’entourent. Les lucioles de verre flamboient au-dessus de ta tête, et tu regardes ce plafond de poutre qui va si haut, enfermant les bêtes d’acier écumantes qui se traîne hors du ventre de la gare. Toi-même tu es un peu pris au piège, parmi la marée, parmi le temps. Les annonces se succèdent et tu es toujours là à attendre.

Sauf qu’elle ne viendra pas ton inconnue. Plus jamais. Elle a pris le train pour un autre royaume. Ce lieu qui semble aller si vite et déborder d’émotions peut devenir aussi glacial que ses machines. Tu relèves la tête vers le panneau sortie, qui t’indiques d’une flèche que tu dois partir, te soustraire à ces flots avant d’en crever étouffer. Ton train a filé, elle n’en est jamais descendue et toi, ton livre dans une main, tu trouves la sortie de la gare.
Sur le banc, il reste une rose, abandonnée. Une touche discrète de beauté dans un monde de noir et blanc.

© Nicolas 

9 commentaires:

  1. J'aime beaucoup ton texte. Comme dans "Les passantes" de Brassens ou "Rosemonde " d'Apollinaire c'est un hymne à la rêverie. On se raconte une histoire simplement en regardant quelqu'un. C'est un privilège des gens sensibles. C'est bien décrit. Bravo

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  2. Quel bonheur encore une fois, de te lire ! En cette fin de journée harassante, de reprise après 2 semaines de vacances, voilà, je me pose...J'allume mes bougies (mon cérémonial de retour chez moi) et là, je découvre ton texte... Si doux, et si sensible... Le rêve est parfois tellement plus beau que la réalité ! Et tous les rêves ne sont peut-être pas faits pour être exaucés ! Alors, je crois, moi, que j'agirais comme Elle... Je continuerais à le rêver, à le fantasmer, à imaginer sa voix, son sourire, ses mains enlaçant les miennes, et son souffle chaud dans mon cou.. Quant à oser l'aborder, et abandonner ce doux rêve.... Non, jamais ! Merci pour tes mots, ils me font du bien, je t'assure ! J'avais tant besoin de douceur ce soir !

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  3. très joli texte même si pour ma part je préfère les aéroports :D (malade en train alors que j'adore l'avion :D )

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  4. Un texte doux et excitant… Tant de choses auraient pu arriver à ces deux-là et pourtant j’aime la chute et la place que tu laisses au rêve et à tous ses possibles. Encore une très agréable lecture. Jos

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    1. une belle rencontre et un texte poétique tu as raison les gares sont de jolis lieux pour la rêverie, merci pour ce délicieux songe.

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  5. J'ai pris un immense plaisir à lire ton texte si bien écrit ! Qui ne s'est jamais lancé dans un tel jeu avec un inconnu ? Tu décris parfaitement la scène, les sensations, les émotions, la rêverie ! C'est doux, c'est bon, ça fait un bien fou. Je regrette juste qu'elle n'ait pas osé le "salut"... un si bel homme... Bravo l'ivresse, ton texte m'a enchantée et m'amène certainement vers de merveilleux songes ;-) des bises, Nady

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  6. très jolie rêverie et rencontre, un texte poétique et agréable à lire tu as raison les gares sont faites pour la rêverie. eirenamg

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  7. Très sympa, j'aime beaucoup. Amusant effectivement de regarder les uns et les autres, d'oser appuyer son regard sur une personne en particulier, d'oser s'imaginer une suite...et recevoir en échange des réponses qui laissent supposer que la personne en question n'est pas indifférente...Toutes les émotions sont là et très bien décrites. J'adore!

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  8. Un bien bel inconnu! On n'en croise pas beaucoup de comme ça dans les gares... Et pourtant j'observe, crois-moi! Ca me fait penser à un homme qui était assis à quelques sièges de moi dans le train me ramenant de Paris début février. Il était de dos. Je voyais son reflet dans la vitre lorsqu'il se penchait pour regarder l'obscurité au dehors...

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