Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet : le voyage de l’émancipation

Sarah Reinflet
Paru aux éditions JC Lattès - 380 pages

Décidément l’aventure des 68 premières fois recèle de belles, très belles découvertes. Les post-it à presque chaque page en témoignent. Je ne vais pas faire durer le suspense plus longtemps, Ne parle pas aux inconnus est un coup de cœur et je l’ai su dès les premières pages.


Fin du lycée. Camille, dix-sept ans, passionnée de dessins et plus particulièrement de BD vient d’obtenir son baccalauréat. Comme pour tout diplôme obtenu, la fête va battre son plein. Au programme : rock, ivresse, amour. Amour avec Eva, une jeune polonaise venue vivre en France avec ses parents dont Camille est folle. Entre elles c’est passionnel, fusionnel, c’est un premier amour. Un premier vrai grand amour. Celui qui vous imprègne d’une odeur, qui vous tatoue d’une caresse. Celui qui ne s’oublie pas, qui se vit à 200 à l’heure. Qui se vit en apnée. 
Mais voilà la soirée ne va pas se dérouler comme prévue, Camille, jalouse, va partir en vrille. Le réveil du lendemain lui laissera des haut-le-cœur de souvenirs. Camille n’a plus qu’une idée en tête : contacter Eva, s’expliquer, se faire pardonner, glisser son nez dans son cou. Recoller les pots cassés. Eva… Eva… trois lettres obsédantes. Des sonneries qui sonnent dans le vide, des SMS perdus dans les méandres du réseau. Eva, aux abonnés absentes. Où est-elle ? Pourquoi ne répond-elle pas à Camille ? 
Camille comme un insecte qui se heurte à l’ampoule. Un oiseau qui à peine sortie du nid pour s’envoler se cogne à une baie vitrée. Camille, sans sa polonaise, c’est comme une fleur sans eau. 
Bien décidée à comprendre, elle décide de prendre la route pour la retrouver. Malgré les « ne pas » de ses parents. Ne pas sortir de la maison toute seule. Ne pas faire de bêtises. Ne pas parler aux inconnus. Mais pour Eva, elle enfreint toutes les règles. 
Un voyage au cours duquel Camille rencontrera des inconnus, se laissera embarquer dans des ailleurs et des aventures avec eux. Et même une fois rentrée, l’aventure ne sera pas terminée. 

Et si les inconnus n’étaient pas toujours ceux que l’on rencontre en chemin ? Et si au bout du chemin, l’essentiel n’était pas de retrouver Eva, mais de se trouver soi-même ? 
« Je ne sais pas si protéger, c'est aimer. Si s'inquiéter, c'est aimer. Si enfermer, c'est aimer. Mais peut-être que ma mère est comme Buca. Le portail, les ne pas, les interdits tout ça, elle doit croire que c'est pour mon bien. Et donc... Te laisser disparaître, ce serait ça, t'aimer vraiment ? » 

Mes mots tournent en rond, je les pose puis les efface. Trouverais-je les bons pour parler de ce roman vibrant de jeunesse ? Vibrant de liberté et d’amour ? Je crains qu’aucun ne soit à la hauteur. Mais il faut en parler, il faut faire découvrir ce roman dévoré, croqué à pleine bouche, comme Camille embrassant Eva. Comme Eva embrassant Camille.

Ne parle pas aux inconnus c’est se laisser fondre dans l’histoire de Camille, dans celle d’Eva, dans celle d’une famille où les parents brident leurs rêves et ceux de leurs enfants. C’est se prendre en plein figure une écriture tourbillonnante. Une écriture qui claque, qui happe. Concise, précise, parfois trash faite de passages prenants, vibrants où les mots sont ciselés. Où ils ondulent, dansent. En transes. Une écriture qui secoue et vous fait tourner les pages les unes après les autres, oubliant l’heure (et la crème solaire aussi aïe mon nez et mon front !). 
Une écriture qui n’est pas sans me rappeler celle de Sacha Sperling dans Mes illusions donnent sur la cour. Aussi vive, aussi intense et poétique. 
« Tu es comme un cauchemar que le jour n’éteint pas. Ça cogne à l’intérieur. Tu te rappelles à moi par les pores. J’ai voulu m’éloigner mais on ne se sevre pas de toi comme ça.
Il faut que je reparte, que je sache.
Trouver une aspirine, de l’eau, et puis toi. »
On sent dans ce roman la connaissance du voyage, la débrouillardise qui habite l’héroïne, insufflée par l’expérience de l’auteure. On sent la peur, présente face à cet inconnu. Cette inconnue qu’elle est, cette inconnue qu’est sa mère. Ces inconnus. Oui bien sûr cette jeune fille est inconsciente de partir ainsi, quitter le nid familial. Les parents en frissonneront en lisant ce roman. Mais ce roman c’est la liberté de choisir sa destinée, choisir qui l’on est. Car bien au-delà du voyage, l'auteure donne à lire au lecteur une découverte de soi à travers des choix de vie : l'ambition professionnelle, les désirs, la sexualité. On s’immisce dans les émotions tenaces qui se sont logées dans les veines de Camille, les mots acerbes dont elle a été victime, cette différence – si tant est que l’homosexualité soit une différence – qui lui vaut moqueries, mépris et incompréhension. 
Sandra Reinflet ne laisse rien au hasard, elle aborde des sujets d’actualité, de controverse, des maux que taisent adolescents, parents, société avec un réalisme frais et moderne. Et puis moi je n’y peux rien, j’aime ces romans qui parlent de l’homosexualité de manière si ouverte, si libérée et avec tant de beauté. Il devrait en être ainsi au quotidien. Et plus globalement, j’aime ces romans qui cassent les barrières, qui enfreignent les codes, qui osent. En définitif, dans ce premier roman tout sonne avec justesse.
« J’aimerais quitter l’autoroute, plus tard, un jour quand tu ne seras plus une urgence. Prendre le temps de voyager lentement, sans autre destination que le voyage lui-même. Parce que j’en sens déjà les effets, les prémices dans mon ventre. Comme une ivresse douce, une perte de repère. Ne pas savoir où on est et s’y retrouver parfaitement. »
Vous l’aurez compris, c’est un grand coup de cœur, une grande claque que je vous recommande de découvrir.



Une lecture dans le cadre de la sélection des 68 premières fois comprenant : 

La téméraire de Marine Westphal
Nous, les passeurs de Marie Barraud
La plume de Virginie Roels
De la bombe de Clarisse Gorokhoff
Marx et la poupée de Maryam Madjidi
Presque ensemble de Marjorie Philibert
Principe de suspension de Vanessa Bamberger
Outre-Mère de Dominique Costermans
Marguerite de Jacky Durand
Les parapluies d'Erik Satie de Stéphanie Kalfon
Maestro de Cécile Balavoine
Mon ciel et ma terre de Aure Atika
La sonate oubliée de Christiana Moreau
Le cœur à l'aiguille de Claire Gondor
La tresse de Laetitia Colombani

Commentaires

  1. Réponses
    1. Merci miss j'ai tenté de poser les mots les plus justes sur mon ressenti. J'espère en tout cas que celui-ci pourra donner envie de découvrir ce superbe roman.

      Supprimer
  2. J'aime beaucoup ta chronique ! Tu donnes envie de rejoindre Camille et de la suivre pour retrouver Eva et pour se trouver elle-même.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire