Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique de Jon Monnard : coup de cœur pour un premier roman singulier

Jon Monnard
Paru aux éditions L'âge d'Homme en mars 2017
170 pages

Observer ce titre énigmatique, cette couverture intrigante et stellaire, cette mention de préface par Philippe Besson. L’ouvrir et découvrir en préambule deux citations extraites de textes de rappeurs. Une idée originale et différenciante qui nous pousse à tourner les pages pour assouvir la curiosité d’un premier roman à l’annonce prometteuse. 




« La particularité des lectures du jeune homme le rassura. Des écrits complexes, angoissés, des tanières de questions, peuplées de ces hommes, de ces femmes de lettres, emplis de souffrances, piégés, muselés. Les lignes qui défilaient sous ses yeux s’imprimaient sur son visage […] »

Coska est un jeune homme discret qui passe son temps libre à dévorer de la littérature. Etudiant en art, il ne trouve pas sa place dans ce monde où tout semble n’être que fioritures et où le seul à croire en son potentiel est un vieux professeur aux rêves déchus. Insuffisant pour le retenir, Coska quitte l’université.
S’en suit alors un ressassement des souvenirs, notamment celui de cette jolie fille avec qui il a raté une potentielle entrée en matière puis une errance dans cette librairie au vendeur bien peu aimable.
Mais un jour son destin se voit bousculer grâce à Julia, une voisine, qui le pousse à participer à un concours d'écriture organisé par une célèbre maison de couture pour le défilé de sa prochaine collection.

Sélectionné, il part rejoindre le monde des strass, des paillettes mais aussi celui des perversions, des faux semblants, de la drogue, de l’alcool et des amours irraisonnés. Le rêve éveillé du jeune homme va vite se transformer en chute vertigineuse.

« Ankylosé dans son t-shirt noir qui quintuplait sa pâleur originelle, je l’ai regardé, derrière ses apôtres en quête d’une promesse d’avenir. Je fixais le gourou. J’en avais mal au ventre. Mal au crâne. Une envie de dégueuler. Je voulus lui éclater le fond d’une bouteille de vodka gelée sur le front. Lui rentrer son grand nez dans sa grande gueule, avec acharnement. » 

Dans ce premier roman où l’apprentissage et le paraître ont une place centrale, on oscille entre l’amour de la littérature et le monde de la mode. Le beau à la part belle mais le tout se dessine sous fond d’une jetset dépravée et hypocrite dans laquelle trouver une place n’est pas chose facile ni acquise pour notre héro à la fois sensible et perfectionniste. Et l’on s’immisce si bien dans l’esprit et le ressenti de Coska que l’on a parfois l’impression de vivre cette vie à sa place. 
Ainsi, Jon Monnard parvient à transposer à la perfection le questionnement d’une jeunesse pleine de rêves et d’espoirs. Une jeunesse naïve qui prend conscience de la difficulté à trouver sa place dans un monde si éloigné de ce que l’on peut être fondamentalement, de la cruauté des mondanités et de l’être humain. 


« L’humanité frappe encore à des portes sourdes, nous sommes une génération-pansement. Les histoires d’amour s’oublient aussi vite que les promesses. Un psychiatre spécialisé dans les troubles des adolescents en quête de célébrité : "L’autre jour, un garçon qui se croyait pourvu d’un don de chanteur a perdu les pédales. Il dansait nu et chantait du Queen dans le hall du Top of the Rock. Une autre fille s’est fracassé le visage contre son lavabo quand elle a lu une quantité de messages qui dénigrait son physique suite à une vidéo qu’elle avait postée. Elle avait ajouté : "Même avec un filtre je suis moche". Une génération défigurée derrière l’écran. Ils ne peuvent plus, publiquement, exprimer la vérité sans récolter des ecchymoses [...]"»

Au-delà de cette gravité qui conduit le récit - et peut-être pour ne pas perdre pied avec Coska - l’auteur le parsème d’un peu de magie. Outre l’écriture qui vous emporte au gré des pages, on se retrouve parfois propulsé dans un autre monde, celui des légendes qui habitent une librairie, ou une collection de vêtement.
Alors qu’adviendra-t-il de ce héros et de son histoire ? Je ne préfère vous en dire plus, sachez juste que la chute est aussi vertigineuse qu’une montagne russe et la fin aussi délicieuse qu’un regard porté à un ciel étoilé. 

« Au fond de lui, il pense à cette douleur qui, lorsqu’elle a fait le tour de quelqu’un, ne laisse rien subsister, rien résonner, comme si vous aviez cessé de grandir. Malgré l’amour, malgré la hargne, malgré tout, la seule vérité était qu’alors, vous n’étiez plus rien. Nous ne voulons pas devenir des souvenirs et pourtant c’est de ça que la vie est faite. »

Et quand on y pense … Vingt-sept ans, c’est l’âge de Jon Monnard, pourtant lorsque l’on tient son premier roman entre les mains on y trouve une plume précise, pointue tantôt poétique, tantôt abrupte. Philippe Besson le qualifie dans sa préface d’un « livre d’images, je veux dire un livre qui convoque des images, en fabrique, en propose. C’est un livre de fulgurances, avec ce que cela signifie d’illumination, de fugacité. C’est un livre singulier, qui ne singe aucun autre. » et il a totalement résumé ce roman. Hé oui Philippe Besson a le don pour trouver les formules parfaites que l’on aimerait nous aussi pouvoir écrire.

Vous l’aurez compris c’est un immense coup de cœur que je vous recommande de lire sans réserve car il y a des premiers romans qui vous transportent, qui vous font refermer la dernière page avec un goût de trop peu tant on aurait aimé poursuivre l’aventure de ces mots. Il y a des premiers romans à la plume délicate et violente à la fois, savamment dosée, qui nous font dire que l’on tient entre les mains une pépite. Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique fait partie de cette catégorie de premiers romans.

Il me tarde désormais de retrouver la plume de cet auteur au travers d'un nouveau roman. 


Une lecture accompagnée de ...

Et si on faisait une folie en débouchant une bouteille une bouteille Comtes de Champagne Taittinger 2005. Un premier roman ça vaut bien cela quand il est excellent non ? 

En écoutant une petite sélection éclectique de titres : 
Hell is round the corner de Tricky 
Telomere de Mystery Jets
Technicolour Beat de Oh Wonder
Thinking on the mind de Little Barrie
Wherever you are de Angus et Julia Stone
Lose Yourself d’Emminem
Holocene de Bon Iver 
Time is the enemy de Quantic
Obstacles de Syd Matters 
Kamikaze de Mø

Commentaires

  1. Comme je le disais sur twitter, je trouve ta chronique superbement bien écrite. Le titre fait déjà partie de mes livres à lire (je suis aussi l'auteur sur instagram) mais tu me donnes encore plus envie de le découvrir !

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    1. Tu ne devrais pas être déçue. J'ai hâte de connaître ton avis en tout cas :-)

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