Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer d’Agnès Michaux : éloge exceptionnel à la mélancolie

Agnès Michaux
Paru aux éditions Belfond le 1er septembre 2016
176 pages

J’ai eu la chance de réceptionner ce roman dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio. Un grand merci à eux et aux éditions Belfond car je viens de trouver une pépite qui longtemps m’accompagnera.


En quelques mots 

« Poser les tasses dans l’évier, faire le lit, prendre une douche. Sans courage particulier. Comme on glisse à la surface des choses.
Je ne souffre pas, je me souffre. Voilà la plus parfaite solitude. 
Tu n’es pas là toi.
Tu t’es cachée. Pour rire, sans doute.
Je pense à ce nom de que tu me donnais. On porte rarement son vrai prénom avec ceux qu’on aime. C’est un monde à soi, l’amour, un monde en soi, qui s’étend jusqu’à l’état civil. Un jeu de rôle. Un jeu. C’est pour ça que tu vas revenir. Pour la bataille navale. Pour l’Amiral. Et tout sera comme avant. »

Samuel Cramer dit l’Amiral est un amoureux des mots - ceux de Rimbaud notamment -, un écrivain en mal de reconnaissance mais passionné par son métier. Samuel aime aussi les voyages et les femmes, leurs courbes, leur peau, et surtout Dawn, cette femme aux bottes rouges qui vient de le quitter après plusieurs années d’amour un peu maladroit mais sans nul doute inconditionnel. Le monde de Sam s’écroule alors petit à petit, comment continuer quand la femme que l’on aime nous dit beau matin qu’il vaut mieux arrêter le chemin ici ?
Une journée qui ira de mal en pis, entrecoupée de souvenirs de Dawn, de voyages où ils se sont aimés, de sa souffrance et de son amour pour la littérature.
Agnès Michaux nous emmène ainsi sur le chemin de la mélancolie et de la déchéance.


Mon avis


    *Avant-propos*
Je dois vous confier, cela me paraît important, que j’aime la mélancolie. Certaines personnes aiment les chansons mélancoliques moi je fais partie des personnes qui aime la mélancolie sous toutes ses formes, qu'elle passe par la musique ou par les mots. Je pense que dans le fond je suis une personne mélancolique, ça me nourrit. Et bien souvent ce sentiment passe par la poésie. Ainsi, j’aime me laisser porter par la musicalité des mots, la versification, la sonorité dramatique, sentimentale, vive qui me font frissonner, ressentir au plus profond de mon âme ce spleen qui vous colle à la peau pendant longtemps après lecture. Et ce livre en est bourré. J’ai eu envie de souligner au crayon beaucoup de passages tant le sentiment qu’ils me procuraient était fort. 
Nombre de recueils de poèmes sont posés sur ma table de chevet, Journée exceptionnel du déclin de Samuel Cramer les rejoindra car je sais que de cet énorme coup de cœur j’aurai envie de relire certains passages. 


Pour autant, la rédaction de cette chronique va être très compliquée, je ne sais par quel bout l’aborder tant il est plein de richesses malgré ces cent soixante seize pages mais aussi et surtout parce qu’il a eu sur moi cet effet que peu de livres ont, il m’a déboussolé et rempli. Oui rempli de son spleen enivrant.

Si vous n’aimez pas la poésie, si vous n’aimez pas ces romans pour lesquels il faut se laisser porter, se vider de tout et laisser voguer son âme alors vous n’aurez peut-être pas envie de découvrir ce livre.  Mais j’ai malgré tout envie de vous dire de tenter l’expérience car on en ressort troublé, différent et pour ma part envoûtée par les mots et l’écriture d’Agnès Michaux.

Sensibilité et subtilité sont les maîtres mots de ce voyage poétique

Ce livre est tout à la fois. C’est tout d’abord un livre sur la souffrance de l’amour perdu, l’espoir de la voir revenir, l’attente magnifique et douloureuse qu’est l’amour où parfois le seul remède reste, si temporaire soit-il, la bouteille de vodka pour noyer les souvenirs et les dernières images qui hantent l’Homme fou d’amour. 
« Je la regarde. Tristesse. Elle monte comme une marée. La môme quitte le port. Et moi qu'elle appelait l'Amiral parce qu'elle avait eu, un jour, le goût de mes voyages, moi, je reste à quai. »

C’est aussi un hommage aux grands écrivains Goethe, Rimbaud, Duras … et à la fois une satire du monde littéraire actuel où certains auteurs en prennent pour leur grade malgré une incontestable admiration.
« Michel aussi est devenu très triste, très flou (...) -Soumission. L'homme prosterné devant son désespoir. Sa totale démission. Là, je ne sais pas le suivre. Je ne veux pas le suivre. Je crois qu'il est arrivé, depuis quelques livres déjà, à l'endroit où l'écrivain doit se taire et l'homme doit se sauver. Aphasie de Baudelaire, Abyssinie de Rimbaud. Conversion de Huysmans. »
Sans rancune Monsieur Houellebecq. 

Et puis il y a aussi l’humour qui n’est pas en reste avec cet écrivain maudit « On me reproche mon sens de l’humour, ou plutôt le sens de mon humour. On dit que j’ai l’humour terrible. Moi, je prétends que j’ai l’humour délicat, l’humour de celui qui sait que les choses vont atrocement finir ». C’est un humour subtil et cynique qui colle parfaitement à ce roman. Personnellement je n’aurai pas voulu un autre humour que celui-ci.


Agnès Michaux, à travers Samuel, nous transporte dans un monde poétique, un monde Baudelairien, où l’errance des mots et des maux est magnifiée et pudique. C’est un roman d’une beauté et d’un réalisme absolu. Sans lourdeurs, composé de chapitres courts et fluides, le lecteur reste captif, attentif.
Au diable le confort, ce roman est un OVNI. Si je devais résumer mon ressenti en un mot je dirai : déconcertant. Il est antinomique et c’est en cela qu’il est magnifique. A la fois délicat et abrupt, drôle et austère, d’une beauté et d’une froideur remarquables, tragique et vivant.

Mention spéciale pour cette superbe couverture sur laquelle vous aurez probablement reconnu le portrait masqué de Charles Baudelaire.

A mon grand regret, ce livre ne figure pour aucun prix littéraire et pourtant il en aurait mérité plus d’un !

« Éteignez la lumière. Ce monde est trop beau. »


Pour aller plus loin

Accompagné de cette pépite littéraire, je vous invite à écouter :
Julien Doré et son titre Sublime & Silence qui personnellement me colle des frissons et le texte est juste sublime.
Alt-J et notamment les titres :
- Intro 
- Matilda
- Taro
- Hand-made 
- Arrival in Nara
Même si tous leurs titres sont des pures petites bombes pour les oreilles.

Vous pouvez aussi, sans retenu, écouter les deux superbes albums d’Agnès Obel pour plus de mélancolie ou encore Damien Rice.


Ce que dit l’éditeur 
« Lui, c'est Samuel Cramer, l'Amiral, l'homme des grands voyages horizontaux et verticaux, l'écrivain qui aime quand « ç'a de la gueule », l'observateur de son époque, de sa ville et de ses contemporains. Un homme difficile et attachant.

Elles, ce sont ses femmes, celles qu'il aime ou qu'il déteste, celles dont il rêve et qui n'existent pas.

Eux, ce sont ses amis, ses poisons, Michel Houellebecq, Sibelius, Rimbaud, Duras, Melville,

Gary Cooper, Hölderlin, l'alcool, l'ennui, l'espoir, le désespoir, la provocation, la honte, l'ironie, et tout ce qu'il ne saura jamais dire.

Ce matin-là, Samuel Cramer entame une journée qu'il espère exceptionnelle. Mais il semblerait que le destin en ait décidé autrement.

Commence alors une drôle d'errance baudelairienne... »

Commentaires

  1. Bonsoir.
    Merci pour cette belle et sensible critique.
    J'ai tout aimé: le choix du livre, les choix des mots pour en parler, le choix de la musique pour tout accompagner...
    Un petit moment de découverte et de plaisir.

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    1. Bonjour,
      Merci pour ce charmant commentaire. Je suis ravie de voir que cette chronique t'ait plu et peut-être donnée envie de découvrir ce roman si riche et si fort.

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  2. Mon dieu, comment ne pas avoir envie de le lire après une telle chronique ? Wishlist direct !

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    1. Oh quelle joie de lire ça :-)
      J'espère que tu l'apprécieras autant que moi, j'attends ton avis avec impatience.

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  3. Je n'ai jamais entendu parler de ce livre, perdu semble-t-il dans la déferlante de la rentrée. Je ne suis pas sûre d'apprécier, par exemple, je ne connais aucun des chanteurs/musiques que tu proposes, mais j'ai pris plaisir à lire ton enthousiasme.

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    1. Je peux comprendre, je pense que c'est un roman qui peut vraiment déplaire à certains lecteurs, le style et le spleen très présent peuvent rebuter.
      En tout cas merci pour ce charmant commentaire, partager c'est aussi permettre de faire découvrir des choses et en découvrir nous aussi en retour :-)

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